Entrepreneur discret installé en Suisse, Dominique Rogeau observe depuis plusieurs années la manière dont l’intelligence artificielle s’installe dans le paysage économique suisse, un pays qui s’impose aujourd’hui comme l’un des pôles mondiaux les plus denses en matière de recherche et de développement dans ce domaine. Son regard, forgé par plus de vingt ans d’expérience dans l’innovation, voit aujourd’hui la Suisse comme le prochain acteur majeur dans les secteurs de l’intelligence artificielle. Constat et explications.

Dominique Rogeau et l'intelligence artificielle en Suisse

La Suisse : un potentiel de pôle mondial de l’IA

La Suisse ne s’est pas contentée de suivre la vague de l’intelligence artificielle, elle en est devenue l’un des foyers les plus actifs. Selon une étude de Microsoft, 34,8% des personnes en âge de travailler dans le pays utilisent aujourd’hui des outils d’IA, un taux nettement supérieur à la moyenne des pays industrialisés, qui s’établit à 24,7%. Zurich, en particulier, a vu s’installer coup sur coup les centres de recherche de Google, Microsoft, Nvidia et de nombreux autres acteurs majeurs du secteur, au point que Fei-Fei Li, professeure à Stanford, la qualifie désormais de « Silicon Valley de l’IA en Europe ».

Ce dynamisme s’appuie sur des institutions académiques puissantes. L’EPF de Zurich et l’EPFL figurent parmi les établissements les plus prolifiques au monde en matière de publications scientifiques sur l’IA, et le document le plus cité au niveau mondial dans ce domaine provient de l’IDSIA à Lugano, où Jürgen Schmidhuber a posé dès les années 1990 les bases théoriques de nombreuses technologies aujourd’hui omniprésentes. Selon le Stanford AI Index 2026, la Suisse compte 110,5 spécialistes de l’IA pour 100 000 habitants, la plus forte densité au monde après Singapour, devançant largement l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Cette avance en matière de talents ne se traduit toutefois pas systématiquement en puissance économique. Le pays reste en retrait sur le plan des investissements, se classant au 14e rang mondial avec 4,73 milliards de dollars de financements privés attirés depuis 2013, loin derrière le Royaume-Uni ou l’Allemagne. C’est précisément ce paradoxe entre excellence scientifique et fragilité entrepreneuriale que suivent avec attention des observateurs comme Dominique Rogeau, pour qui une dynamique ne peut se maintenir sur le long terme que si les investissements sont à la hauteur des objectifs que l’on souhaite atteindre.

Le fossé entre grands groupes et PME

Si les grandes entreprises suisses tirent un profit tangible de l’intelligence artificielle, à l’image d’Adecco, qui a vu la productivité de ses activités de recrutement progresser de 63% grâce à l’IA, ou d’ABB, qui enregistre dans certains domaines des réductions de coûts allant jusqu’à 35%, la situation est bien différente pour les petites et moyennes entreprises. Selon une étude de BDO, ces dernières peinent souvent à dépasser le stade des projets pilotes, faute de ressources humaines et financières suffisantes pour développer des compétences internes en intelligence artificielle.

Cet écart n’est pas anodin pour un pays dont le tissu économique repose largement sur des PME spécialisées, notamment dans la construction de machines et les niches industrielles. Si les compétences et les infrastructures d’IA continuent de se concentrer entre les mains de quelques grands acteurs, c’est une partie significative de l’innovation fondée sur les données qui pourrait leur échapper. Yvan Haymoz, de BDO Suisse, souligne que le déficit ne tient pas tant à la disponibilité des talents, dont la Suisse regorge, qu’à leur difficulté à rejoindre des structures plus modestes, moins en mesure d’offrir les conditions attractives des grands groupes ou des laboratoires de recherche.

L’exemple d’un petit acteur lausannois

À rebours de la course aux moyens gigantesques, certains projets suisses illustrent une autre voie possible, celle qu’affectionne Dominique Rogeau : l’innovation par la spécialisation plutôt que par l’accumulation de capital. À Lausanne, le spin-off de l’EPFL Giotto.ai en offre une démonstration frappante. Avec une vingtaine d’employés et environ 20 millions de francs levés, l’entreprise a terminé deuxième du concours mondial ARC-AGI-2, juste derrière Nvidia, la société la plus valorisée au monde, en misant sur une approche fondée sur le raisonnement plutôt que sur l’accumulation massive de données.

Son cofondateur Aldo Podestà revendique une ambition de souveraineté numérique pour la Suisse et l’Europe, allant jusqu’à refuser, à quelques jours de sa finalisation, un rachat par une entreprise américaine. « Certes, je ne roule pas en Maserati, mais je peux me regarder dans la glace« , confie-t-il, une posture qui n’est pas sans résonance avec la philosophie de Dominique Rogeau, pour qui l’impact doit toujours primer sur le rendement immédiat. Le soutien apporté par Innosuisse à cette aventure entrepreneuriale illustre par ailleurs le rôle que peuvent jouer les dispositifs publics suisses pour permettre l’émergence d’alternatives face aux géants américains et chinois du secteur.

Enfin, cette spécialisation de Giotto.ai illustre parfaitement certains aspects méconnus de l’IA qui, pour le grand public, se réduit aux IA génératives conversationnelles. Comme expliqué par grand nombre de défenseurs de l’IA, sa puissance tient peut-être plus dans des intelligences spécialisées que dans des agents conversationnels comme ChatGPT.

Une vision suisse de l’intelligence artificielle

Ce que révèlent ces différentes dynamiques, entre pôle scientifique mondial, fossé économique interne et initiatives entrepreneuriales singulières, c’est une Suisse qui n’aborde pas l’intelligence artificielle comme une simple course à la puissance de calcul. Le pays a fait le choix, faute de législation nationale spécifique et de politique industrielle massive comparable à celle des États-Unis ou de la France, de laisser une large place à l’initiative privée et académique, un choix que Marc Holitscher de Microsoft qualifie d’ « avantage comparatif« .

Dans ce contexte, la voix de Dominique Rogeau, entrepreneur Suisse, résonne d’une manière particulière. Il défend une intelligence artificielle lisible, explicable et responsable, considérant que la technologie ne peut produire un impact positif durable que si elle reste compréhensible pour ceux qui l’utilisent et pour ceux qu’elle affecte. Cette conviction, il ne la formule pas comme une posture de communication, mais comme le fruit de deux décennies passées dans des secteurs où les décisions ont des conséquences réelles sur des vies humaines.

Reste que cette position singulière de la Suisse, forte de ses talents mais prudente dans ses investissements, dépendra largement de sa capacité à transformer cet avantage académique en projets concrets. Les exemples d’Adecco, d’ABB ou de Giotto.ai montrent qu’il existe déjà des trajectoires réussies, mais l’écart persistant entre grands groupes et PME, ainsi que le retard relatif du pays en matière de financement, rappellent que rien n’est acquis. C’est précisément dans cet intervalle, entre le potentiel scientifique et sa traduction économique, que des entrepreneurs comme Dominique Rogeau situent l’enjeu véritable des années à venir pour l’écosystème suisse de l’IA.